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Swiss Platform Ageing Society
Vivre plus longtemps: comment le vieillissement démographique transforme-t-il notre société?
Que signifie pour notre société le fait de vivre toujours plus longtemps? Et comment nos structures et nos environnements de vie doivent-ils évoluer pour permettre à toutes et tous d’y participer pleinement?
Ces questions étaient au cœur du Joint Academy Day 2025, qui a réuni à Vienne des chercheuses, chercheurs et expert·es d’Autriche et de Suisse. Les réflexions issues de ces échanges sont aujourd’hui réunies dans une nouvelle publication de l’Académie autrichienne des sciences (ÖAW) et des Académies suisses des sciences.
Dans cet entretien, Delphine Roulet Schwab, présidente de la Swiss Platform Ageing Society et participante au Joint Academy Day, revient sur les principaux enseignements de ces échanges. Elle explique pourquoi nous devons envisager le vieillissement dans une perspective de parcours de vie, souligne le rôle des conditions-cadres sociétales et montre pourquoi un dialogue transversal entre science, pratique et politique est essentiel.
Interview | Romaine Farquet

Delphine Roulet Schwab est professeure ordinaire à la Haute École de la Santé La Source de la Haute école spécialisée de Suisse occidentale (HES-SO) et co-responsable du senior-lab. Présidente de la Swiss Platform Ageing Society, elle est également à la tête de GERONTOLOGIE CH, de l’association suisse romande alter ego, active dans la prévention de la maltraitance envers les personnes âgées, ainsi que du Centre de compétence national Vieillesse sans Violence.
On parle souvent du vieillissement démographique comme d’un défi. Après les échanges réunis dans cette publication, quel regard devrions-nous porter aujourd’hui sur une société qui vieillit?
Il est important de se rendre compte que l’allongement de l’espérance de vie constitue l’une des grandes réussites des sociétés contemporaines. Il est le reflet de progrès durables en matière de santé, d’éducation, de conditions de vie et de protection sociale. Pourtant, le vieillissement démographique est encore souvent abordé uniquement à travers le prisme des coûts, des retraites, des besoins en soins ou de la dépendance, c’est-à-dire sous un angle essentiellement négatif.
Les échanges réunis dans cette publication invitent à dépasser cette approche centrée sur les problèmes et les déficits. Il ne s’agit pas de minimiser les enjeux réels associés au vieillissement de la population, mais de les inscrire dans une perspective plus large. Une société qui vieillit est avant tout une société qui se transforme, où les parcours de vie se diversifient et où plusieurs générations coexistent durablement. La question centrale devient alors celle des conditions sociales, structurelles, économiques et institutionnelles permettant à chacune et chacun de participer pleinement à cette société de la longévité.
Nous vivons de plus en plus longtemps. Mais nos sociétés évoluent-elles au même rythme? Où vois-tu aujourd’hui les principaux décalages entre l’évolution démographique et la manière dont nos sociétés sont organisées?
L’un des constats les plus marquants est précisément l’existence de ce décalage. Si l’espérance de vie a fortement progressé, nombre de nos institutions et de nos représentations restent fondées sur des modèles élaborés à une époque où les parcours de vie étaient plus courts et davantage standardisés. Nous continuons notamment à structurer la vie autour de séquences relativement rigides entre formation, activité professionnelle et retraite, alors que, dans la réalité, elles se chevauchent ou coexistent de plus en plus.
Cette tension apparaît dans de multiples domaines : le travail, la formation tout au long de la vie, les systèmes de santé et de soins, le logement, l’aménagement des espaces de vie ou encore les usages du numérique. Par ailleurs, les politiques publiques demeurent souvent segmentées en silos, alors que le vieillissement traverse l’ensemble de ces secteurs. L’enjeu n’est donc pas uniquement d’adapter les dispositifs destinés aux personnes âgées, mais de repenser les institutions et les environnements afin qu’ils soutiennent des trajectoires de vie plus longues, plus diversifiées et plus évolutives. Il s’agit aussi de reconnaître l’expertise expérientielle des personnes âgées, car ce sont elles finalement les véritables expertes du vieillissement.
La publication croise des perspectives très différentes, démographie, économie, sociologie, santé, éthique ou encore technologie. Malgré cette diversité, quels grands enseignements communs ressortent selon toi des échanges?
Ce qui ressort avec force de ces différentes contributions, c’est la nécessité d’adopter une approche globale du vieillissement. Les enjeux liés aux retraites sont étroitement liés aux évolutions du marché du travail ; les questions de soins ne peuvent être dissociées du rôle des proches aidant·es ni des conditions d’exercice des professionnel·les ; la santé dépend également des contextes sociaux et des environnements de vie ; quant aux technologies, elles interrogent directement les questions d’autonomie, d’indépendance, de participation sociale et d’inclusion.
Un autre enseignement majeur est que le vieillissement ne peut être appréhendé uniquement sous l’angle de la responsabilité individuelle. Certes, les comportements, les choix de vie ou l’anticipation jouent un rôle important. Toutefois, les possibilités de vieillir dans de bonnes conditions sont aussi profondément influencées par les ressources, les opportunités et les inégalités accumulées tout au long du parcours de vie. La société dans son ensemble, à travers les politiques publiques, les institutions et les environnements, porte donc une responsabilité essentielle dans la création de conditions favorables au « bien-vieillir ». C’est précisément cette articulation entre dimensions individuelles et collectives que permet de mettre en lumière le dialogue interdisciplinaire. C’est aussi l’objectif que poursuit la Swiss Platform Ageing Society en favorisant les échanges entre le monde académique, la pratique et la politique.
Si les personnes actives dans la recherche, la pratique ou l’administration devaient retenir une seule idée de cette publication pour leur propre travail, laquelle serait-ce?
Je dirais la nécessité de penser le vieillissement comme un processus qui s’inscrit dans l’ensemble du parcours de vie, et non uniquement comme une dernière étape de vie. Les trajectoires de santé, de travail, de participation sociale ou encore les conditions de vie se construisent progressivement et influencent durablement l’expérience de l’avancée en âge.
Cette perspective implique également de ne pas considérer le vieillissement comme un domaine spécialisé réservé à certain·es expert·es. Qu’il s’agisse de santé, de logement, de mobilité, de formation, d’emploi, de numérique ou de participation citoyenne, chaque domaine est directement concerné par les effets de l’allongement des parcours de vie. Adopter cette approche transversale permet de mieux prendre en compte la diversité des trajectoires de vieillissement et de construire des environnements physiques, sociaux et humains capables de soutenir les capacités des individus aussi longtemps que possible.